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(Extrait de l’Ami
des Anciens - 1947 - Février - Mars - Avril).
Le 24 novembre , les
Allemands commencèrent à affliger la ville de
Liège et sa banlieue, d’une bordée quotidienne
de V 1 et même de V2. Cela dura jusqu’au 29 du
même mois, puis ce fut le calme pendant toute la neuvaine
et l’octave de l’Immaculée Conception.
Les sirènes ne cessaient de gémir, nous prévenant
de l’arrivée de l’un ou l’autre engin
meurtrier, puis de hurler pour annoncer sa chute.
Le 16 décembre, une nouvelle offensive de robots repris,
préludant à la grande offensive des Ardennes.
L’institut
abritait quelques 400 soldats américains groupés
dans des dortoirs tandis qu’une quarantaine d’autos
venaient se ranger dans la grande cour, le plus souvent durant
la nuit, dans un vacarme assourdissant et tous phares ouverts.
Deux dépôts de bidons d’essence, se trouvant
l’un près des bureaux, l’autre du côté
du patronage permettaient aux autos de se ravitailler chaque
jour ; au même endroit, deux ateliers de forge et de
mécanique recevaient les véhicules quelque peu
endommagés, et effectuaient les réparations
urgentes. Nous vivions au milieu de nos libérateurs,
imprudents, nous efforçant de continuer notre activité,
réduite depuis le départ des jeunes gens.
La Chapelle avait été transférée
dans une salle d’étude : c’est là
que nous avons fêté l’Immaculée
et que nous faisions nos différents offices. Les réfectoires
habituels étaient désertés, nous prenions
nos repas sous un escalier. Certains passaient la nuit dans
le grand parloir, transformé en dortoir, les cabines
de piano étant transformées en chambres à
coucher pour les supérieurs : les autres membres de
la maison étaient demeurées dans les dortoirs
ou dans leurs chambres habituelles. Vint le dimanche 24 décembre.
La sirène continuait ses appels répétés
du haut de la tour de notre église, avec les autres
sirènes de la ville. Plusieurs hôtes de l’Institut
sortaient des chambres et des bureaux pour se bloquer contre
les murs de corridors tout en devisant ; les autres demeuraient
en place.
La cloche de l’église venait de sonner le premier
coup de la messe de 11 heures, quand la sirène annonça
le passage d’un V1 qui fila à toute vitesse dans
la direction d’Ans.
Un avion allemand ayant repéré la cour de l’Institut
Saint-Jean Berchmans, remplie de camions américains
et de troupes, plonge subitement vers l’Institut, y
laissa tomber deux torpilles avant d’être reconnu.
Une de celles-ci tomba en plein dans l’aile du bâtiment
contigüe à l’église, pour aller éclater
dans un bureau de l’étage, dont le contenu fut
projeté dans une chambre à coucher, en dessous.
L’autre, croit-on, éclata contre le mur de soutènement
de la cour, renversa la forge américaine, mis le feu
aux bidons d’essence. Une auto en réparation
se trouvait à proximité ainsi qu’une autre
chargée d’essence. Les soldats qui travaillaient
à la forge et ceux qui déchargeaient l’essence
furent carbonisés, ils étaient 8. On entendit
pendant quelques instants les hurlements de douleurs des torches
humaines embrasées, dont on distinguait à plusieurs
reprises les ombres qui s’agitaient désespérément.
Des balles éclataient : on eût dit une fusillade
ininterrompue ce qui fit croire à certaines personnes
réfugiées dans les caves, que quelques parachutistes
étaient descendus dans la cour ou dans le quartier.
Une gerbe immense de poussière s’éleva
dans les airs à plus de 150m. de hauteur, suivie d’une
gerbe de flamme provenant de l’essence en feu. Le préau,
les baraquements des Américains, les fenêtres
des chambres et de l’infirmerie prenaient feu ou en
étaient menacées. La charpente métallique
de la partie du bâtiment atteinte par la torpille avait
cédé, n’étant plus supportée
par le mur épais qui s’était écroulé
en même temps que les trois quarts d’une tour
carrée élevée à proximité.
Les maîtresses poutres tordues, appuyaient une de leurs
extrémités sur les assises en pierre de taille,
dans la cour basse où s’élevaient jadis
les chaufferies.
Tous les croisillons en pierre de taille des fenêtres
donnant sur la cour jusqu’à proximité
de la conciergerie étaient brisés ; les fenêtres
elles-mêmes étaient arrachées, réduites
en morceaux, certaines en miettes. Le mur, de ce côté,
était criblé de trous. Les tuiles du toit, au-dessus
du dortoir Saint-Jean Berchmans, étaient ramassées
en différents blocs, ou gisaient, brisées, sur
le sol.
Il n’y avait plus de carreaux aux fenêtres, (on
en comptait plus de 4200 de cassés dans toute la maison).
Tel est, en bref, l’aspect extérieur, vu de la
cour intérieure, quelques secondes après le
bombardement.
On entendit un bruit de briques qui dégringolaient
et voilà le couloir rempli d’une poussière
grise épaisse.
Je fus attiré par les cris des blessés.
L’un d’eux, étendu sur le pavé,
la tête prise entre le montant d’une porte et
un tas de briques, la figure en sang, se débattait
essayant de se dégager de sa mauvaise posture. C’était
un jeune apprenti cordonnier resté avec nous.
Un autre blessé, M. Le curé de Saint-François
de Sales, était étendu sur un brancard de fortune,
la face couverte de sang, l’oeil gauche arraché
et pendant ; il fut bientôt transporté au sanatorium.
On réclame la présence d’un prêtre
auprès des blessés amenés à la
clinique Sainte-Rosalie. C’est là que se trouvaient
les gravement atteints. On y vit arriver un autre blessé,
porté sur un brancard, les mains couvertes de blessures
et la figure pleine de sang qui s’écoulait des
yeux crevés par de nombreux éclats de vitres.
Le bombardement l’avait surpris assis en face de sa
fenêtre, écrivant sa correspondance.
En sortant de la clinique, je rencontrai un groupe portant
une civière sur laquelle était déposée
un prêtre tué. Il portait une plaie béante
à la base du crâne, et la soutane déchirée
dans le dos, était tout imprégnée de
sang. Il avait la colonne vertébrale arrachée
et portait une plaie énorme à la cuisse. Il
avait été surpris assis à son bureau
où il lisait son bréviaire, avait eu le réflexe
de se lever et était tombé la face contre terre.
C’est là qu’on l’avait retrouvé
baignant dans une large mare de sang.
Entretemps, des hommes de la défense passive s’efforçaient
d’enlever prudemment les briques ammoncelées
qui recouvraient d’autres corps.
Déjà deux Salésiens avaient été
retirés des décombres : un prêtre, légèrement
blessé et brûlé à la face et un
coadjuteur portant des blessures aux mains et à la
figure, les yeux quelque peu atteints. Toutes les victimes
sont dirigées vers la Clinique Sainte-Rosalie.
En tout : sept blessés et trois tués. Un apprenti
typographe de 4ème année, resté avec
nous, se trouvait là, blessé. C’est de
lui que nous apprenons la mort d’un petit domestique.
Tous deux se trouvaient dans un parloir, aménagé
en étude pour les quelques jeunes gens qui n’avaient
pas quitté Saint-Jean. Le domestique lisait, le dos
tourné vers la fenêtre, et l’apprenti installait
dans un coin une des crêches primées la veille,
au concours organisé pour les élèves
restants. A l’éclatement de la bombe, le petit
domestique reçut une volée d’éclats
de pierre dans le dos et un éclat de bombe au coeur.
Il se leva brusquement, jeta un cri de terreur et s’abattit
soudain, tué, la face contre terre. Quant à
l’apprenti, se trouvant dans un coin, il fut blessé
à la cuisse et dans le dos et conserve actuellement
encore quelques petits éclats de bombe dans la périphérie
des poumons.
La
police fait évacuer l’Institut. Nous sommes quelques-uns
qui parcourons les divers étages, visitons les bureaux
et les chambres non sans difficulté, car il faut escalader
des monceaux de briques, de ciment de bois et d’objets
divers qui se trouvent un peu partout. Un vent glacial souffle
à travers les couloirs, par toutes les baies larges
ouvertes ; il gèle.
Les parloirs, bureaux et chambres, du côté de
la rue des Wallons, sont assez bien conservés, les
portes sont arrachées un peu partout, les vitres sont
brisées, mais le mobilier est à peu près
intact. A l’infirmerie, nous trouvons quelques rescapés
de la maison de Farnières qui ont fuit devant l’avance
de Von Runsted, et l’un ou l’autre de Liège.
Deux sont blessés, mais légèrement, par
des éclats de vitres.
Le matériel des ateliers est bien conservé,
mais les fenêtres et les portes, surtout du côté
de la cour, sont plus que mal en point.
A l’église paroissiale, beaucoup de vitres sont
brisées. Une personne qui se rendait à la messe
de 11 heures, a été tuée dans la rue
Jacob Mackoy et quelques fidèles déjà
à l’église, ont été légèrement
blessés par des morceaux de vitres. Il manque un prêtre.
C’est lui qui devait célébrer la messe
de 11 heures à l’église paroissiale, il
a disparu sans qu’on puisse savoir où il était;
ce n’est que dans l’après-midi, vers 15
heures que, circulant à proximité de l’endroit
bombardé, un coadjuteur entendit une voix faible sortir
de dessous les décombres : “Ici-ici”“.
Aussitôt on réfléchit aux moyens d’atteindre
le plus vite possible l’endroit où il se trouvait
emprisonné. Le sous-Commissaire du quartier, avisé,
s’en fut aussitôt quérir deux mineurs qui
s’attelèrent à la besogne et creusèrent,
à travers les décombres et avec combien de difficultés,
une galerie se dirigeant vers l’endroit repéré.
Il fallut travailler dans l’obscurité mais, courageusement,
ces deux mineurs continuèrent cinq heures durant, leur
travail.
A 20 h. 30, quelques cinq mètres de galerie étaient
terminés. On était parvenu à dégager
l’enterré vivant, qui fut traîné
dehors, puis porté sur une planche au Sanatorium pour
y recevoir les soins nécessaires et s’y réchauffer...
!
Dans la soirée un autre épisode de ces moments
terribles nous est raconté par les témoins oculaires.
Au dortoir du troisième étage, celui sur lequel
la bombe est tombée, un jeune homme, assis dans sa
cabine, est penché sur un livre. Soudain l’avion
passe et laisse tomber la torpille entraînant avec elle
les murs et les planchers des deux étages. Ce jeune
Salésien se trouve juste à proximité
du point de chute. Les spectateurs, rue Jacob Makoy, le voient
soudain assis sur quelques planches détachées
du plancher du dortoir, descendre en vol plané, s’arrêter
au bord du mur éventré, à 2 mètres
du niveau de la rue, puis, en acrobate bénévole,
se laisser choir et sortir indemne d’un trajet bien
dangereux... ! |